Voyager autrement au Japon : découvrir l’artisanat avec Julie - Secrets d’Artisans Japonais
Publié par Eugénie dans Voyage au Japon Le
29/09/2025 à 10:33
Quand on pense au Japon, on imagine souvent les temples, les cerisiers en fleurs ou l’effervescence des grandes villes. Mais derrière ces images, il existe un Japon plus intime, celui des ateliers, des gestes transmis depuis des générations, et des artisans qui perpétuent des savoir-faire uniques.
C’est ce Japon-là qu’a choisi de mettre en lumière Julie Baud, installée à Nagoya depuis plusieurs années. Avec son projet Secrets d’Artisans Japonais, elle accompagne les voyageurs en quête de rencontres vraies et d’expériences authentiques, à la découverte de la céramique, du kintsugi, de la teinture indigo et bien d’autres traditions.
Dans cette interview, elle partage son parcours inspirant, sa vision du voyage au Japon, et la façon dont l’artisanat peut devenir un pont entre cultures.
Crédit photo : Secrets d'artisans japonais
1. Ton parcours et ton métier
- Peux-tu nous raconter ce qui t’a amenée au Japon il y a dix ans ?
Je suis arrivée au Japon il y a une quinzaine d’années, par passion. Mon apprentissage du japonais a
débuté à l'âge de 13 ans, via la grande vague de publication des mangas comme Naruto, Bleach,
Love Hina, Ayashi no ceres… etc. Très vite, j’ai d'abord été fascinée par la richesse de la culture
japonaise, en continuant mes études en France vers l’artisanat, je ne me doutais certainement pas
que cela me mènerait aussi loin ! (surtout quand je me souviens des regards sceptiques de certains
professeurs de lycée qui ne comprenaient pas mon choix de partir en CAP après le BAC). Je suis
arrivée en 2010, à 20 ans, pour un stage de Reliure de livres à la bibliothèque nationale de Tokyo,
suis revenue 2 ans plus tard pour un visa vacances-travail, puis j’ai repris des études en France
pour passer un BTS et une licence pro, fait un échange universitaire avec la FAC de Kyoto, pour enfin
obtenir mon visa de travail en 2016.
Le moins qu’on puisse dire c’est que je me suis accrochée : J’ai absolument tout payé de ma poche,
en travaillant en intérim en parallèle de mes études. Je crois surtout que je suis un peu
monomaniaque… mais aucun regret !
Au fil des années, j’ai développé mon réseau et créé ma communauté à Nagoya, où je vis toujours, et
j’ai ressenti l’envie de créer un pont entre ce Japon local, discret et profondément humain, et les
voyageurs qui cherchent autre chose qu’un simple circuit touristique.
- Comment est née l’idée de proposer des visites centrées sur l’artisanat ?
L’idée est née de deux constats. D’abord, j’ai remarqué que beaucoup de voyageurs voulaient “vivre”
au Japon, pas seulement le visiter. Ensuite, en discutant avec des artisans, j’ai compris à quel point
ils avaient besoin de reconnaissance, de transmettre leur savoir-faire, mais aussi de retombées
économiques justes et directes. Je me suis aussi rendue compte, à la suite d’un énorme burn-out,
que mes valeurs appellent à connecter les gens. C’est aussi à ce moment-là que j’ai compris que
mon caractère jovial et amical était un super pouvoir, et j’ai eu envie de capitaliser sur ce qui me
rendait heureuse. C'est ainsi que j'ai fondé Secrets d’Artisans Japonais en 2022 pour créer des
rencontres sur-mesure : une journée où le voyageur peut apprendre un geste, comprendre une
tradition et repartir avec un souvenir vivant. Toutes mes expériences semblaient s’assembler comme
les pièces d’un puzzle, c'était grisant !
● À quoi ressemble une journée type pour toi, quand tu accompagnes des voyageurs ?
Chaque journée est unique, puisque tout est construit sur mesure. En général, je commence par
accueillir mes clients directement à leur hôtel, pour leur éviter de stresser avec un point de rendez-
vous dans une ville inconnue. Nous commençons la journée par une promenade guidée du lieu
choisi, afin d'avoir une vue d’ensemble de l’histoire qui a mené au développement de l'artisanat
choisi. Cela permet au client de comprendre les bases sur lesquelles l’artisan parlera de son
expérience, ainsi que de leur donner l'opportunité de poser des questions plus pointues. La pause
déjeuner est toujours composée d’un restaurant vraiment local, parfois même vegan, même si les
clients ne le sont pas ! Puis nous allons rencontrer un artisan – cela peut être un potier, un maître de
kintsugi, un fabricant de teinture indigo, qui a été choisi en fonction de la demande de mon client, son
expérience, sa curiosité, ses besoins… Je traduis, j’explique, je crée le lien. C'est toujours un moment
d’échange, souvent un atelier pratique, et parfois un déjeuner partagé. Ma journée, c’est celle des
voyageurs : je suis leur guide, leur interprète et un peu leur passeuse de culture.
Crédit photo : Secrets d'artisans japonais
2. L’artisanat japonais et les voyageurs français
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Quels sont les artisanats qui suscitent le plus d’intérêt chez tes clients ?
Sans surprise, la céramique arrive en tête : c’est un art très connu en France et qui fait rêver. Mais j’ai aussi beaucoup de demandes pour la teinture, la forge, la laque urushi ou les textiles traditionnels. Les voyageurs sont souvent étonnés par la diversité : Tout en respectant leur choix, je m’efforce souvent de leur présenter quelque chose dont ils n’ont jamais entendu parler, mais qui les passionne à chaque fois. Beaucoup d’artisanats sont en déclin parce qu’ils ne sont pas connus. Si je ne les suggérais pas moi-même, je n’aurais jamais de demandes pour. C’est un réel bonheur pour moi, que mes clients me fassent si confiance qu’ils acceptent de se laisser surprendre.
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Est-ce que tu observes des différences entre les voyageurs français et d’autres nationalités ?
Oui. Les Français sont très curieux du sens, du pourquoi derrière un geste. Ils veulent comprendre l’histoire, la philosophie. C'est avant tout le besoin du contact humain qui les poussent à voyager. Ils aiment prendre leur temps et ont une peur terrible des faux pas culturels (parfois un peu trop). Et puis ce sont d’incorrigibles gourmands ! La part belle est donc aussi faite aux découvertes culinaires et autres douceurs régionales.
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As-tu remarqué une évolution : les gens viennent-ils de plus en plus pour rencontrer des artisans, plutôt que pour faire du tourisme “classique” ?
Clairement, oui. Après la pandémie, il y a eu un vrai besoin de voyages plus authentiques. Les gens veulent du sens. Ils préfèrent passer une journée à l’atelier d’un potier qu’à courir dix temples en deux heures. On sent une vraie tendance au tourisme lent, qualitatif, où la rencontre humaine devient le cœur du voyage. On voit aussi une évolution nette des comportements explorateurs grâce à l'accessibilité de l’information. Les gens ont moins peur de se perdre, ils sont avides de découvertes personnalisées et vont les chercher eux-mêmes. C’est très prometteur pour de nombreuses régions qui ont réellement besoin de ces visiteurs.
3. Parlons céramique !
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La céramique est un art emblématique du Japon. Quels lieux ou styles recommanderais-tu aux passionnés de céramique ?
Puisque je suis basée à Nagoya, j’ai un coup de cœur particulier pour Seto et Tokoname, deux hauts lieux de la céramique japonaise. Ce sont des villes extraordinaires à découvrir à la journée, où les fours traditionnels côtoient des ateliers contemporains, et où l’on sent encore l’énergie des potiers. Ultra pittoresques et plutôt branchées en plus !
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Peut-on facilement visiter des ateliers de potiers au Japon ?
Oui et non : la demande étant haute, il devient de plus en plus simple de trouver des lieux qui ouvrent au public. Cela permet de faire des réservations en ligne, de manière fiable et rapide. Mais cette disponibilité se fait souvent au détriment de l'authenticité de l’atelier. Logique ; plus on accueille le public, moins on peut se concentrer sur son travail d’artisan. Cela donne parfois l’impression d'être un touriste à la chaîne. C’est un équilibre difficile à maintenir en réalité.
C’est là que j’interviens : je sélectionne des endroits uniques, prépare la visite, je traduis et facilite la communication. Je prend grand soin à ne jamais surcharger le même artisan, et je m’adapte à son planning, plutôt qu'à celui des voyageurs. Mes clients comprennent cela et me donnent souvent plusieurs dates, très à l’avance afin que l’on puisse trouver le meilleur compromis.
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Certains de tes clients ont-ils déjà eu l’occasion de mettre les mains dans la terre, d’apprendre les bases du tournage ou du modelage avec les artisans ?
C’est même la base de mes visites : il n’y a rien de mieux pour comprendre, que de s’essayer soi-même à cette technique qui semblait pourtant si fluide dans la main de l’artisan il y a deux minutes! C’est une expérience inoubliable : même si on repart avec une pièce un peu bancale, elle garde une valeur énorme parce qu’elle incarne un souvenir, une rencontre.
4. Et le kintsugi ?
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Le kintsugi fascine énormément en France. Est-ce que tes voyageurs te demandent souvent de découvrir cette pratique ? Le proposes-tu ?
Tout le temps ! Le kintsugi a une aura particulière, parce qu’il porte une philosophie très forte : réparer au lieu de jeter, sublimer au lieu de cacher. C’est un artisanat qui touche profondément les gens. Il est aussi tellement reconnaissable, qu’il est impossible à oublier ! On a tous a la maison une assiette, une théière, un mug fetiche, que l’on aurait adoré rafistoler ainsi…
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Est-il possible d’assister à une démonstration, voire de s’initier au kintsugi lors d’un séjour ?
Le plus compliqué avec cet art, c’est que la majorité des gens ne se rendent pas compte du temps et du coût que cela prend de réparer une pièce. La faute aux réseaux sociaux, ou tout le processus est souvent monté dans une seule vidéo, avec aucune mention des temps de séchage ou du coût de l’or. Résultat, les visiteurs s’attendent souvent à pouvoir le faire en une après- midi, un processus qui peut prendre en réalité plusieurs mois. Ainsi de nombreux ateliers proposent des activités avec de la fausse laque ou des colles qui ne sont pas alimentaires, afin de satisfaire les besoins des clients.
Bien entendu, Secrets d’Artisans Japonais refuse catégoriquement de vendre ce type de prestations erronées. Ce que je propose, c’est de réaliser la dernière étape du processus, celle de la pose de la laque rouge et de la poudre d’or. Cela implique en revanche un choix limité de pièces à choisir parmi celles préparées par l’artisan. Pour faire réparer la théière de grand-mère, il faudra passer commande séparément !
5. Tes coups de cœur et conseils pratiques
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Parmi toutes tes rencontres, as-tu une anecdote marquante avec un artisan ?
Je pense notamment à plusieurs maîtres artisans de Inuyama (un potier et un laqueur), qui m’ont confié n’avoir jamais osé exprimer leur créativité en dehors des objets traditionnels que la guilde reconnaissait. Et qui aujourd’hui, essaient de nouvelles choses, et commencent même à vendre des créations personnelles qu’ils n’auraient jamais osé mettre en avant autrefois. Cela me remplit de joie et de fierté.
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Si tu devais recommander trois expériences artisanales incontournables au Japon, lesquelles choisirais-tu ?
La poterie, le papier washi et la découverte d’un produit culinaire quel qu’il soit.
Crédit photo : Secrets d'artisans japonais
6. Pour conclure
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Qu’est-ce qui t’inspire le plus dans ton métier aujourd’hui ?
Les rencontres. Voir des artisans retrouver la fierté de leur art, et des voyageurs repartir transformés. C’est une petite échelle, mais c’est ma façon de contribuer à un tourisme plus respectueux et plus humain.
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Et toi, quel artisanat japonais pratiques-tu ou aimes-tu particulièrement ?
J’ai une affection particulière pour la céramique : je ne me lasse pas de toucher la terre, d’observer les couleurs après cuisson. Je rêve de découvrir et mieux connaître les arts du bois, notamment ceux de la sculpture sur bois.
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Un mot pour donner envie à nos lecteurs de venir te rencontrer au Japon ?
Je vous garantis une belle journée de rires !
Un grand merci pour ton temps et tes réponses généreuses, Julie. Ton parcours et ta passion sont une vraie source d’inspiration, et je suis sûre que nos lecteurs auront autant de plaisir que moi à découvrir ton univers.
Pour prolonger la découverte de l’artisanat japonais, je vous invite aussi à parcourir mes articles sur l’art de composer une vaisselle japonaise et sur le choix du bol à matcha idéal.
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